« S’est-il écoulé pour l’homme un laps de temps où il n’était pas une chose digne d’être mentionnée ? » (Al-Insān, 76:1)
Un verset coranique qui appelle à la réflexion, mais aussi à une question centrale : qui est l’homme (al-insān) et sur quoi se fonde son existence ?
Le verset débute par « Hal atā », qui signifie : « Est-il venu… ? » ou « S’est-il écoulé… ? », dans le contexte du verset. Ce n’est pas une question, car Allah n’interroge pas pour savoir : Il est le Bien-Informé (Al-Khabīr). Il s’agit plutôt d’une interpellation divine, d’une secousse de la conscience, comme si l’homme s’était endormi au cours de sa marche et de sa quête originelle de son Seigneur (ar-Rabb).
Comme si les illusions de la « vie terrestre », qui est en réalité éphémère, l’avaient détourné de son objectif premier : partir en quête de son Seigneur et retourner vers Lui de manière permanente et pérenne.
En effet, Allah rappelle aux hommes et aux djinns :
« Je n’ai créé les djinns et les hommes que pour qu’ils M’adorent. » (Coran, 51:56)
Pour adorer Allah, il faut d’abord Le connaître, comme cela est rapporté dans l’explication attribuée à l’honorable Compagnon et cousin du Prophète ﷺ, Ibn ʿAbbās (qu’Allah l’agrée), à propos de ce verset :
« Pour qu’ils M’adorent », c’est-à-dire : « pour qu’ils Me connaissent ».
La connaissance du Seigneur est précédée de la connaissance de soi, comme le rappelle la parole célèbre :
« Celui qui se connaît lui-même a certes connu son Seigneur. »
Et dans le monde créé, chaque créature est une manifestation divine à travers un Nom divin spécifique, rappelant le principe du Souffle du Tout-Miséricordieux (an-nafas ar-Raḥmān). De ce Souffle, les créatures ont émergé, chacune voguant dans un rang précis, de la Plume (al-qalam) jusqu’à l’Homme universel (al-insān al-kāmil).
C’est ce dernier, l’Homme universel, qui est comme la mémoire de l’univers : il réunit en lui tous les Noms et Attributs divins. Sa réalité est adamique, mais son essence et sa perfection sont incarnées par le Maître de l’univers, le Prophète ﷺ.
Mais l’homme (al-insān), dans son cheminement, traverse différentes étapes liées aux états de son âme. Le niveau le plus bas est représenté par l’âme incitatrice au mal (an-nafs al-ammārah), qui, par les efforts du cheminement et les lumières de la guidance divine, devient une âme parfaite (an-nafs al-kāmilah).
Lorsque l’homme atteint cet état de perfection de l’âme, il atteint le degré de serviteur dans la perfection et devient alors ce que l’on appelle le ʿārif bi-Llāh, le connaissant par Allah. Les connaissants sont ceux qu’Allah mentionne dans leur absence, car plus rien ne leur est attribué. Ils sont anéantis dans les Attributs divins et, dès lors, ne subsistent que par Allah, Al-Ḥayy Al-Qayyūm — le Vivant, Celui qui subsiste par Lui-même et par qui toute chose subsiste.
C’est peut-être là que prend tout son sens la parole d’Allah à Ses serviteurs :
« Souvenez-vous de Moi, Je Me souviendrai de vous. Et soyez reconnaissants envers Moi et ne soyez pas ingrats envers Moi. » (Coran, 2:152)
Ainsi, la mention d’Allah (adh-dhikr) atteint une profondeur particulière lorsque le serviteur est attiré et anéanti dans la Présence divine, qu’il perd son identité propre, n’étant rien par lui-même et tout par Dieu, tandis que la subsistance de Dieu demeure.
C’est une réalité intrinsèque que le verset de la sourate Ar-Raḥmān rappelle à l’univers tout entier, mais que réalisent les gnostiques :
« Toute créature qui est sur elle [la terre] est appelée à périr. Et subsistera la Face de ton Seigneur, détenteur de la Majesté et de l’Honneur. » (Coran, 55:26-27)
La réalisation de cette mention divine symbolise la jawharat al-faqr (la perle de la pauvreté), cet état où le serviteur est pauvre par son absence et riche en Allah et par Allah.
Le mot ad-dahr est capital dans le verset. Il ne désigne pas simplement le temps chronologique, mais renvoie ici, dans cette lecture spirituelle, à la Présence divine éternelle dans laquelle les formes apparaissent et disparaissent.
Cela peut être mis en relation avec le hadith du Prophète ﷺ :
« N’insultez pas le Temps, car Allah est ad-Dahr. »
Le choix du terme arabe ad-dahr — الدَّهْرِ —, également employé dans la parole du Prophète ﷺ, n’est donc pas anodin dans cette méditation.
Numériquement, le mot ad-dahr — الدَّهْرِ — est composé des lettres suivantes :
Alif : 1
Lām : 30
Dāl : 4
Hāʾ : 5
Rāʾ : 200
La somme de ces valeurs est de 240. Or, « Allāhu Ḥayyun Qayyūm — الله حي قيوم », Allah, le Vivant, Celui qui subsiste par Lui-même et par qui toute chose subsiste, possède également la même valeur numérique en arabe : 240.
Ainsi, ad-dahr et « Allāhu Ḥayyun Qayyūm » se rejoignent numériquement dans le nombre 240. Cette correspondance, dans cette lecture spirituelle, vient renforcer la méditation selon laquelle le mot ad-dahr, qui signifie « temps », renvoie à la Présence divine éternelle.
Cette remarque relève alors du miracle et, surtout, de cette particularité accordée au Prophète ﷺ qu’est l’attribut des Jawāmiʿ al-Kalim, c’est-à-dire la capacité à prononcer des paroles concises dont les significations sont vastes et profondes.
Le terme ḥīn rejoint également cette réflexion, mais d’une autre manière. Il matérialise cette fois la créature lorsqu’elle n’était pas encore manifestée, mais qu’elle existait dans la Science divine. Puis, c’est la Volonté (al-irādah) qui la fit émerger des abîmes de l’inexistence.
Il faut noter que l’existence de Dieu est absolue, obligatoire et éternelle, car Il s’appuie sur Lui-même, par Lui-même et en Lui-même, alors que l’existence d’autrui — autre que Lui — n’est pas obligatoire : elle est seulement nécessaire suivant une sagesse divine et s’opère par Sa Volonté. Dès lors, l’existence de la création est le fruit de l’Attribut de la Volonté. Et quand on parle de volonté, on parle de choix — voulu ou non voulu. Dès lors, on peut facilement voir l’inexistence de l’être créé et l’Existence du Tout-Puissant, le Créateur.
Mais on peut aussi facilement deviner la réalité de la création si l’on bénéficie du secours et de l’assistance divine. Qu’Allah nous les accorde. Āmīn.
Rappelle-toi alors l’avant-dernier verset de la sourate Yāsīn :
« Quand Il veut une chose, Son commandement consiste à lui dire : “Sois !”, et elle est. » (Coran, 36:82)
Ce verset éclaire le passage :
« لَمْ يَكُنْ شَيْئًا مَذْكُورًا »
« Il n’était pas une chose digne d’être mentionnée. »
Là où il n’était pas encore quelque chose de mentionnable, il était purement dans la Science et le Décret divins.
Et c’est alors que la Kalimat al-Ḥaqq (la Parole de Vérité), لَا إِلَٰهَ إِلَّا اللهُ, « Il n’y a de divinité digne d’adoration qu’Allah », prend tout son sens pour celui qui a atteint le rang des gnostiques.
Qu’Allah nous compte parmi eux. Āmīn.

