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Le vin qui se transforme en lait dans la bouche

elixir sacre au cœur du jardin

Un frère m’a récemment rapporté un rêve afin d’en rechercher la compréhension et l’interprétation. Compte tenu de la richesse de son contenu et de la profondeur de l’enseignement qu’il pouvait renfermer, j’ai jugé utile de le partager avec tous ceux qui pourraient en tirer profit.

Dans ce rêve, le frère se voyait sortir d’une zāwiya tijānī lorsqu’il rencontra, dans le jardin, un djinn auquel il posa cette question :

« Pourquoi avez-vous fait allégeance à tel cheikh ? »

Le djinn lui répondit uniquement  :

« Lorsqu’il prend une décision, même s’il ne fait pas toujours les meilleurs choix, il part toujours d’une intention pure. »

Ce rêve, bien que simple dans son déroulement, met en lumière une symbolique soufie souvent mal comprise : celle du vin qui se transforme en lait dans la bouche.

Cette expression est parfois évoquée par des personnes profanes pour justifier ou tolérer le comportement de certains prétendus cheikhs, ou de fils de cheikhs renommés, qui consomment des boissons alcoolisées. Pourtant, réduire cette symbolique à une telle interprétation serait passer à côté de sa véritable portée spirituelle.

En effet, quand bien même une personne posséderait le don de transformer le vin en lait, pourquoi ne boirait-elle pas directement du lait, moins coûteux et ne prêtant à aucune équivoque, plutôt que de s’exposer inutilement à la médisance et aux soupçons d’autrui ?

Il ne s’agit donc pas d’une simple transformation matérielle, mais d’une réalité bien plus profonde, liée à la pureté de l’intention, capable de transformer ou de transmuter une décision initialement mauvaise en une décision bénéfique, voire en un miracle. Cette réalité se retrouve dans certaines décisions prises par les prophètes, les saints et ceux qui, à leur suite, s’imprègnent de leur parfum spirituel.

Dans le rêve rapporté par ce frère, le message essentiel réside précisément dans la pureté de l’intention (ṣidq an-niyya / ikhlāṣ).

En effet, à la question : « Pourquoi avez-vous fait allégeance à tel cheikh ? », le djinn ne répondit pas : « Parce qu’il possède tel pouvoir », « Parce qu’il connaît l’invisible (ghayb) », « Parce qu’il ne se trompe jamais », ni en invoquant une quelconque qualité ou un attribut spirituel extraordinaire.

Il mit plutôt en avant une qualité du cœur : la sincérité de l’intention.

Par cette réponse, le rêve invite le frère à distinguer l’erreur humaine de la corruption intérieure. Car un homme peut avoir raison extérieurement tout en étant animé d’une intention corrompue, tandis qu’un autre peut se tromper dans son ijtihād, tout en recherchant sincèrement le bien.

Le Prophète ﷺ a dit :

« Allah ne regarde ni vos apparences ni vos biens, mais Il regarde vos cœurs et vos œuvres. » — Rapporté par Muslim.

Ce rêve établit ainsi une distinction fondamentale entre la justesse du choix et la justesse de l’intention.

Un homme peut se tromper dans son appréciation, emprunter une voie moins appropriée qu’une autre ou manquer de discernement dans certaines circonstances, sans pour autant être animé par l’orgueil, l’intérêt personnel ou la volonté de nuire.

L’imperfection d’une décision ne signifie donc pas nécessairement l’impureté de l’intention qui l’a inspirée.

Il est également rapporté que l’Envoyé d’Allah ﷺ a dit :

« Les actes ne valent que par les intentions, et chacun n’aura que selon son intention. » — Rapporté par al-Bukhārī et Muslim.

Plusieurs épisodes de la vie du Prophète Muḥammad ﷺ illustrent cette réalité, notamment lorsque certaines de ses décisions, qui paraissaient défavorables, incompréhensibles ou même préjudiciables aux yeux de ses Compagnons, se révélèrent finalement bénéfiques par la sagesse d’Allah.

C’est notamment le cas du traité d’al-Ḥudaybiyya.

En l’an 6 de l’Hégire, le Prophète ﷺ conclut avec les Qurayshites un traité dont plusieurs clauses semblaient particulièrement défavorables aux musulmans. Il accepta notamment de retourner à Médine sans accomplir la ʿumra cette année-là et de restituer certains fugitifs mecquois, sans bénéficier d’une réciprocité équivalente.

Profondément troublé par ces conditions, ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb demanda au Prophète ﷺ pourquoi les musulmans devaient accepter une telle situation alors qu’ils étaient dans la vérité. Le Prophète ﷺ lui répondit :

« Je suis le Messager d’Allah et je ne Lui désobéis pas. Il est mon Soutien. »

Pourtant, ce traité, qui pouvait apparaître comme une concession désavantageuse, permit une période d’apaisement, favorisa la diffusion de l’islam et précéda la conquête de La Mecque.

Ainsi, ce qui semblait être une décision défavorable se révéla être le commencement d’une victoire éclatante.

C’est dans cette perspective que nous pouvons comprendre la symbolique du vin qui se transforme en lait : ce qui apparaît initialement comme un mauvais choix peut, par la pureté de l’intention qui l’anime, connaître une transformation dont l’issue se révèle bénéfique.

Nous pouvons donc proposer l’interprétation suivante du rêve :

« Ne mesure pas ce cheikh uniquement à la perfection de chacune de ses décisions. Considère également ce qui anime ses choix. Il peut se tromper dans son discernement, mais la racine à partir de laquelle il agit demeure une intention sincère. Et c’est précisément là que réside son plus grand pouvoir. »

Cette interprétation nous conduit à nous intéresser à la nature même de la sincérité (al-ikhlāṣ).

La sincérité consiste à purifier son intention de toute considération étrangère à Allah, de manière à n’agir que pour Lui, sans rechercher à travers ses œuvres la reconnaissance, l’admiration, l’intérêt personnel ou une quelconque récompense auprès des créatures.

Elle nous amène à distinguer trois réalités fondamentales qui constituent les bases de la guidance spirituelle : la niyya, le ṣidq et l’ikhlāṣ.

La niyya est l’intention qui détermine ce que le serviteur cherche à accomplir. Elle constitue l’orientation première de son action et en définit la finalité.

Le ṣidq est la véracité et l’authenticité de son engagement. Il exprime la fidélité du serviteur à l’intention qu’il a formulée et la vérité de sa démarche.

L’ikhlāṣ, quant à lui, est la pureté de cette intention, débarrassée de toute motivation étrangère à Allah. Il consiste à rechercher exclusivement Son agrément, sans laisser les intérêts personnels altérer la finalité de l’action.

Lorsqu’un cheikh souhaite guider ses disciples vers Allah, il nourrit l’intention de les conduire vers leur Seigneur, il manifeste la niyya, qui détermine la finalité de son engagement.

Lorsqu’il demeure véritablement fidèle à cette intention, malgré les difficultés, les épreuves et les obstacles rencontrés dans sa mission, il manifeste le ṣidq, c’est-à-dire la véracité de son engagement.

Enfin, lorsqu’il ne recherche, à travers cette guidance, ni prestige, ni domination, ni admiration, ni reconnaissance personnelle, mais uniquement l’agrément d’Allah, il manifeste l’ikhlāṣ, la pureté de son intention.

Ainsi, la niyya détermine la finalité de l’action, le ṣidq en garantit l’authenticité et l’ikhlāṣ en préserve la pureté.

Et c’est en ce sens que la symbolique du vin qui se transforme en lait prend toute sa profondeur : la pureté du principe intérieur peut devenir la cause d’une transformation bénéfique de ce qui, extérieurement, semblait imparfait ou défavorable.

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