Dans le cheminement spirituel, comme dans la vie en général, certaines épreuves peuvent devenir des occasions de nous détourner du vrai et de nous entraîner vers les abîmes du désespoir. Une blessure, une déception ou une contrariété peuvent ainsi prendre une place démesurée dans le cœur. Le danger apparaît lorsque nous les laissons altérer notre jugement, nourrir notre rancœur et nous faire perdre confiance en la miséricorde de notre Seigneur. Car il n’est pire perdant que celui qui désespère de son Seigneur, le Très-Haut.
La jalousie, l’agressivité et la haine comptent parmi les armes dont le Shayṭān peut se servir pour détourner les serviteurs d’Allah. Le cheminant doit y être attentif dès les premiers pas de sa quête, sans jamais se croire définitivement à l’abri de leur retour.
Cela commence parfois par un jugement troublé par les passions. Une parole simple est mal comprise ; un mot est amplifié ; une intention mauvaise est prêtée à quelqu’un sans preuve. Peu à peu, le cheminant cesse de considérer les faits avec équité : il les interprète à travers sa blessure. Ce qu’il imagine finit alors par lui paraître plus certain que ce qu’il sait réellement.
Il peut avoir partagé des moments de bien avec ses frères et sœurs, puis éprouver de l’amertume devant les bienfaits qu’ils reçoivent. Au lieu de se réjouir pour eux et de demander à Allah de Sa grâce, il considère leur bonheur comme une injustice à son égard. La jalousie (ḥasad) s’installe lorsqu’il en vient à souhaiter que l’autre perde ce qui lui a été accordé.
Son cœur se resserre et il souffre de comparaisons incessantes. Les autres deviennent à ses yeux des rivaux, puis des ennemis. Même ceux qui lui font du bien éveillent sa méfiance : il voit dans leur générosité de la pitié, dans leur conseil du mépris, dans leur attention une volonté de le dominer. Il finit par repousser les mains qui se tendent vers lui.
Lorsque l’âme s’obstine dans cette disposition, le bienfait reçu peut devenir pour elle une offense. Reconnaître la bonté d’autrui lui demanderait une humilité qu’elle refuse. Elle cherche alors des défauts à son bienfaiteur, diminue ses mérites ou lui prête des intentions cachées pour justifier son ingratitude.
Il existe, parmi les créatures, des êtres qui s’entêtent dans l’ingratitude et ne semblent trouver de satisfaction qu’en nuisant à ceux qui ont été bienfaisants envers eux. C’est là une caractéristique de l’âme instigatrice au mal (an-nafs al-ammāra bi-s-sūʾ). Al-Mutanabbī évoquait cette ingratitude dans ce vers, que l’on peut traduire ainsi : « Si tu honores l’homme noble, tu le gagnes ; si tu honores l’homme vil, il se rebelle. »
À cette jalousie peut s’ajouter une impulsivité démesurée et de l’agressivité envers les gens, particulièrement envers ceux qui lui ont fait du bien. Il parle avant de réfléchir, blesse avant de comprendre et réagit à la contrariété comme à une attaque. Lorsque ses paroles ou ses actes rencontrent une opposition, il supporte difficilement d’être repris. Une correction pourtant nécessaire devient, dans son esprit, une humiliation.
L’agressivité et l’impulsivité démesurées sont la mère de la haine. Lorsqu’un homme se montre agressif, il s’expose aux sanctions et aux corrections des autres. Quand cela se produit, plutôt que de se remettre en question, il dissimule sa colère et attend l’occasion de la faire éclater. C’est ainsi que naît la haine, dans l’une de ses pires formes : Il nourrit intérieurement le souvenir des offenses, réelles ou supposées, jusqu’à éprouver de l’hostilité envers ceux qui ne se conforment pas à sa volonté, à sa vision et ne tolèrent ni son agressivité, ni son impulsivité, ni sa grossièreté.
La haine trouve ensuite ses expressions : injures, paroles blessantes, médisance, mauvais traitements ou volonté de discréditer autrui. Ce qui était entretenu dans le secret du cœur apparaît dans les actes. Chaque injustice commise peut alors provoquer de nouvelles ruptures et de nouvelles souffrances.
À ce moment, une possibilité de réveil demeure. S’il accepte d’examiner sa conduite, il peut reconnaître sa faute, regretter sincèrement et entreprendre de réparer le mal causé. Son repentir (tawba) devient concret lorsqu’il cesse de se chercher des excuses, demande pardon à ceux qu’il a lésés et s’efforce de changer sa manière d’agir. Dès lors, il traverse en quelques jours des stations que le cheminant traverse normalement en plusieurs années.
S’il s’obstine au contraire à accuser les autres, il risque de s’enfermer davantage. Ses proches prennent leurs distances, ses relations se dégradent et il peut se retirer dans une solitude nourrie de ressentiment. Il construit alors une prison intérieure dont chaque justification renforce les murs.
Il perd progressivement la disposition à reconnaître ses torts. Ce qu’il condamnait hier devient acceptable dès lors que cela sert sa colère. Il emploie parfois des paroles justes, des principes religieux ou des intentions apparemment nobles pour masquer une injustice. Il peut même chercher à entraîner d’autres personnes dans sa rancœur afin de trouver dans leur approbation une confirmation de son propre jugement.
Les mauvaises actions, les épreuves et le rejet se succèdent. Finalement, il trahit ses engagements envers Allah et Son Prophète et se détourne de la voie droite. Il se met à commettre des actes détestables et blâmés par la Loi divine, jusqu’à tomber dans les interdits avec l’idée que plus jamais Allah n’acceptera son repentir. Dès lors, il considère comme bon ce qui ne l’est pas et cherche à détourner de la vérité ceux qui s’y tiennent encore, afin de ne pas sombrer seul.
Le récit d’Iblīs invite ici à réfléchir : après son refus, il s’obstine et annonce sa volonté de guetter les hommes sur le droit chemin pour les en détourner. L’avertissement porte sur cette obstination qui conduit à vouloir entraîner autrui dans son propre égarement.
Cependant, tant que l’homme peut revenir à Allah, il ne doit pas se déclarer perdu. L’une des ruses les plus destructrices du Shayṭān consiste à lui faire croire, après l’avoir poussé à la faute, que son repentir ne sera plus accepté. La honte devient alors désespoir, et le désespoir un prétexte pour continuer à s’éloigner. Qu’Allah nous en preserve.
— Sayyid ‘Abd ar-Razzāq Jibril

